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Au Tibet, au fin fond de l'Amdo, le Festival hivernal de Labrang revit, surgissant de ses cendres, et réunit toute la société nomade-pastorale de l'Amdo dans l'un des plus grand monastère où 400 moines perpétuant la grande tradition spirituelle et culturelle du tibet (Mönlam,Thanka,Torma, Cham...)
Pour l’homme traditionnel
l’espace physique, envisagé dans sa totalité,
est toujours l’objectivation de l’espace spirituel
Perdu au fond d’une vallée improbable du far-east tibétain, à la lisière de l’immensité verte du plateau, le monastère de Labrang Tashikhyl est le centre culturel et spirituel de toute la société pastorale des nomades de l’Amdo. Encore en Chine et déjà au Tibet, il est un point d’ancrage qui assure la continuité du monde mais signale dans le même temps la ligne de partage entre les deux civilisations, au cœur d’une région à majorité paradoxalement musulmane. Comme dans tous les grands lieux de pèlerinage, on y passe, mais on n’y reste pas, on s’y ressource, on y reprend racine puis on le quitte. Aujourd’hui, quelques 400 moines y demeurent, dépositaires des temples et protecteurs des divinités qui sommeillent dans la pénombre des sanctuaires. A l’époque de sa splendeur, ils étaient plus de 4000 ; dignitaires, érudits, étudiants, cuisiniers, intendants, économes et novices répartit en collèges et en maisons, tel un puissant navire sous la houlette des incarnations des Jamyang Shépa.
Université monastique
Le terme de ‘monastère’ à Labrang comme dans les autres grands monastères guélougpas du Tibet central peut prêter à confusion. Il ne faut pas chercher ici le recueillement des orants ou le silence de la Trappe : nous sommes dans une véritable ville qui abrite dans ses murs des milliers de moines appartenant à plusieurs monastères semi-indépendants, qui suivent leurs propres règles et possèdent leurs propres donateurs. Ces universités monastiques, qui évoquent ce que fût sans doute La Sorbonne du moyen âge, remplissent deux fonctions principales. La première est l’étude des textes et la transmission de l’enseignement bouddhique réparti en un cursus d’études qui peut durer une vingtaine d’années. La deuxième est l’accueil des pèlerins et les services religieux qui accompagnent la vie quotidienne des populations laïques qui font vivre le monastère par leurs offrandes et leurs dons.
Après de nombreuses années d’études monastiques à Lhassa, le premier Jamyang Shépa (1648-1721) dut fuir les difficultés politiques de la capitale tibétaine. Il accepta l’invitation des princes mongols de l’Amdo et fonda Ganden Shedrup Dargyé Tashi Gyesou Kyilway Ling en 1709, coïncidant avec le 300ième anniversaire de la création du monastère de Ganden par Tsong Khapa au Tibet central. Le monastère fut bientôt connu sous le nom de Labrang Tashikyil. Un ‘labrang’ est un nom commun qui signifie la résidence personnelle d’un Lama mais inclus aussi ses autres propriétés, ses bibliothèques, et ses terres sur lesquels il perçoit taxes et revenus. Ces propriétés se transmettaient d’incarnations en incarnations et Labrang devint le ‘labrang’ des incarnations des Jamyang Shépa qui se sont succédées jusqu’à nos jours sur le trône du monastère.
A ses débuts le monastère ne consistait que de quelques tentes comme c’est souvent le cas pour tous les monastères du Tibet. Mais sous la férule des incarnations du Jamyang Shépa, il s'est agrandi au cours des siècles, abritant jusqu'à quatre mille moines et trois cents Guéshés. Le monastère était prospère car ses domaines étaient vastes. Chaque année les tribus mongoles, Gologs et autres nomades vivant sur ses territoires, se succédaient pour subvenir aux besoins du monastère dont les intérêts étaient surveillés par un clergé séculier qui faisait office d'administrateur dans les villages ou auprès des tribus.
Mönlam, la Grande prière
A Labrang, au coeur de l’hiver, lorsque les troupeaux sont parqués et que les travaux des champs leur laissent un peu de répit, pasteurs et paysans se retrouvent pour célébrer avec les moines du monastère, le festival de la Grande prière (Mönlam). Ce festival, proche des grandes foires de nos campagnes d’autrefois, est un temps religieux où chacun se livre à ses dévotions puisque, selon la croyance populaire, pendant tout le mois du festival, les actes bénéfiques ou négatifs sont multipliés cent mille fois. C’est bien sûr un moment d’échanges commerciaux entre les deux communautés où les nomades viennent se procurer l’orge - dont on fait la tsampa - et tous les produits manufacturés, des selles aux aiguilles, introuvables sur le plateau. C’est aussi un temps de fête et de rencontre où les jeunes filles, sous leurs bonnets de renard et parées de turquoise, de corail et de cabochons, donnent à voir leur timide beauté aux jeunes hommes qui déambulent, arrogants, dans leurs lourdes pelisses rehaussées de loup ou de léopard.
C’est à Tsongkhapa, le fondateur de l'école guélougpa que l’on attribue généralement la fondation du Mönlam, au début du XVième siècle. Ce festival est la plus grande fête religieuse du Tibet et la réaffirmation solennelle de l'attachement du pays à la foi bouddhique et à son chef spirituel, le Dalaï Lama. Il coïncide avec le Nouvel an et inaugure le renouveau agraire et liturgique par des souhaits pour la prospérité du pays, la longévité des vivants ou le bonheur céleste des morts. A Lhassa, avant 1959, en l'absence d'un corps de police, c'est aux moines du monastère de Drépung, constitués en milice, qu'était confié le maintien de l'ordre durant toute la durée du Mönlam, et, pendant quelques semaines, les moines faisaient régner l'ordre dans la capitale envahie par des milliers de pèlerins.
Dans l'enceinte du monastère, les rituels cèdent la place aux débats publics. Cet exercice est attendu par la foule qui se masse sur les toits car c’est durant le Mönlam qu’ont lieu les derniers examens de logique et de métaphysique pour les candidats au titre de Guéshé Lharampa, la plus haute distinction monastique qui vient récompenser douze à quinze années d'études, quelques dizaines de milliers de pages mémorisées et une maîtrise parfaite de toutes les branches du savoir. C'est à cet examen que se préparait le jeune Dalaï Lama en ce mois de Février 1959, lorsqu'il fut invité par les autorités chinoises à assister à une représentation théâtrale au quartier général de la garnison de Lhassa. La foule, craignant pour sa sécurité, voulut l'empêcher de s'y rendre et les émeutes qui suivirent allaient provoquer la fuite du pontife vers l'Inde, entraîner la chute du gouvernement tibétain et précipiter la prise définitive du pouvoir sur tout le Tibet par la Chine de Mao, pouvoir qu’elle ne devait plus lâcher.
A la fin des années quatre-vingt, avec la libéralisation survenue au Tibet, les fêtes du Mönlam ont été réinstaurées, après plus de trente ans d'interruption. Cette libéralisation s’est inscrite dans le changement de la politique chinoise vis-à-vis du Tibet. Réalisant la faillite de leur politique de confrontation face à la résistance farouche des Tibétains, les Chinois changèrent totalement d’orientation ; ils décidèrent d’utiliser à leur propre profit politique le folklore tibétain si cher à l’Occident en inondant le monde de films, de livres et de reportages sur les moines du Tibet, non sans avoir mené, dans tous les monastères, une campagne de dénonciation du Dalaï Lama. Encadré par des commissaires politiques, chaque moine dû renier le Dalaï Lama et ceux qui refusèrent furent défroqués et chassés des monastères ; beaucoup s’enfuirent en Inde.
Interrogé à l’époque à ce sujet, le Dalaï Lama nous déclara : "Certaines personnes au Tibet disent que ce Mönlam n'est plus un Mönlam religieux, mais un Mönlam politique - ou quelque chose comme ça. Je pense, en effet, que c'est une sorte de vitrine particulièrement destinée à l'Occident, sans doute pas très authentique. Mais quoi qu'il en soit, cela donne la possibilité aux gens de faire des offrandes et des actes vertueux. Et pour les jeunes moines, c'est l'opportunité de s'entraîner aux débats et cela les motive pour étudier plus. En ce sens, c'est sûrement positif..."
Thanka
Dans la froidure du petit matin, la foule endimanchée s’est massée au pied du grand mur qui fait face au monastère, sur l’autre rive de la Sangchu qui traverse la ville. Au son des trompes et des cymbales, une petite troupe de cavaliers fend la foule pour ouvrir le passage à l’abbé qui va présider la cérémonie tandis qu’apparaît au loin une cohorte de moines qui serpentent dans les ruelles du monastère en portant à l’épaule le thanka monumental qui doit être déployé avant le lever du soleil. Dans une cohue indescriptible, la foule se précipite pour se faire bénir par la sainte relique, et les moines ont bien du mal à se frayer un chemin jusqu’au sommet de la colline.
Ce thanka en appliqué, de trois cent mètres de long représente le Bouddha Amithaba. Il a été nouvellement refait, l’ancien ayant brûlé dans l’incendie qui ravagea le Temple de l’Assemblée en 1985. Ces thankas monumentaux que l’on trouve dans tous les grands monastères du Tibet et du Bhoutan sont appelés Tongdrol en tibétain, ‘la libération par la vue’, car leurs sont attribués le pouvoir de libérer les êtres par leur seule contemplation, dans le même sens que certains enseignements ont le pouvoir de ‘libérer par l’écoute’ comme le fameux Bardo Tödrol que l’on murmure à l’oreille des mourants.
Dans un enchevêtrement de câbles et bouts, une centaine de moines sont à la manœuvre et, comme une vaste voilure, la précieuse effigie de brocart et de soie se déploie lentement sous les yeux émerveillés de la foule en dévotion. Tandis que l’orchestre redouble d’intensité, l’abbé catalyse dans sa prière les souhaits qui montent vers la divinité car Amithaba est le Bouddha de l’Ouest, celui que l’on invoque pour renaître au paradis de la Grande félicité qu’il préside. Etonnants instants de grâce : sur les visages tannés des pasteurs de la steppe, la fierté et l’arrogance ont laissé la place à une candeur d’enfant mais déjà la magie se dissipe car les premiers rayons du soleil dardent les toits dorés du monastère et les moines replient en hâte la relique qui va retrouver pour une nouvelle année sa place dans la pénombre du grand temple.
Torma
Selon la définition de Burchardt ‘’Pour qu’un art soit appelé sacré, il ne suffit pas qu’il parle de religion ; seul un art dont les formes reflètent la vision spirituelle propre à une religion donnée, mérite cet épithète.’’ Nous sommes à Labrang dans le contexte d’un art sacré car le langage du Cham est bien la manifestation d’une expérience spirituelle authentique. Selon le Dalaï Lama : ‘’Ces danses ont pour but principal de rappeler au danseur sa pratique intérieure, sa divinité de tutelle. Cette tradition est avant tout un exercice spirituel personnel qui était autrefois secret mais qui s’est peu à peu socialisé. Pour certains c’est surtout l’occasion de boire un coup de trop !’’
Autrefois lors des cérémonies du Nouvel an, était pratiqué le rituel de l’expulsion du mal pour se débarrasser de l’année moribonde, libérer la population de toutes les mauvaises actions commises au cours de la vieille année et pour protéger des influences nuisibles des démons, le Bouddhisme et le clergé. Sur un bouc émissaire incarnant le roi des démons étaient transférées toutes ces influences néfastes et la victime était alors chassée de la ville à coups de canons et envoyé à Samyé d’où il ne pouvait revenir qu’au bout d’un an. Voici la description qu’en donne Griebenow, missionnaire américain qui séjourna à Labrang avec sa famille entre 1922 et 1949 :
Au cours d’un rêve, le Dalaï Lama vit un démon qui voulait s’en prendre à sa personne et risquait de causer bien des calamités au Tibet. Le jour suivant il en parla à ses conseillers. Magiciens et sorciers (sic) déclarèrent qu’un homme devait être choisi pour incarner le démon, qui devait être habillé comme le mauvais esprit du rêve. De nombreux cadeaux devaient lui être offerts et, pour savoir si les cadeaux étaient suffisants, on jetait les dés. Si les dés étaient en faveur du Dalaï Lama, ‘l’homme-démon’ devait s’enfuir avec ce qui lui avait été donné. Sinon il fallait ajouter d’autres présents jusqu’à ce que les dés tournent en faveur du Dalaï Lama. ‘L’homme-démon’ ressemble au diable avec sa double face et son costume noir d’un côté et blanc de l’autre. Il doit quitter la ville emportant avec lui les péchés des Tibétains de Labrang commis durant l’année écoulée. La foule lui court après en hurlant et en lui lançant des pierres jusqu’à l’enceinte du monastère, pour qu’il s’en aille au plus vite.
Aujourd’hui le bouc émissaire est une effigie représentant le démon qui est placée au centre de l’aire de danse. Les gings à tête de cerfs, brandissant une serpe et une calotte crânienne, vont catalyser sur l’effigie toute la négativité de l’année écoulée. Finalement la divinité principale poignarde le bouc émissaire qui est ensuite dépecé par ses acolytes. En fait, il ne s’agit pas de le tuer, - le bouddhisme ne tue pas -, mais de ‘’libérer’’ son principe conscient en le transférant dans un paradis pur.
A la suite de cet exorcisme rituel, les cavaliers, le fouet haut et le mousquet en bandoulière, ouvrent la foule compacte à grands renforts de moulinets. Commence alors une lente procession, conduite par les gings, qui emportent l'effigie hors de l’enceinte du monastère. Les moines portent une gigantesque torma, - littéralement : ce que l’on jette -, sorte de gâteau d’offrande en farine d’orge et en beurre dédiée à Yama le dieu de la mort. Viennent ensuite l’abbé, l’orchestre monastique au grand complet et une longue file de moines portant des tambours. L’effigie est bientôt jetée dans un immense feu de joie, dans un brouhaha ahurissant de pétards, de fumée, de bousculades et de cris. ‘’Kyi kyi so so, Lha Gyalo’’, les dieux sont victorieux !
Le masque des dieux
Il semble que les masques soient nés avec les dieux. Dans l'Antiquité grecque, ils étaient déjà utilisés pour représenter la divinité qu'aucun mortel ne pouvait incarner. Au Tibet, cette tradition serait apparue avec les magiciens bönpos qui les utilisaient dans certains rites d'exorcisme. Cependant, bien que des éléments pré-bouddhiques aient put être incorporés à ces chams, l'utilisation de masques est mentionnée dans certains textes tantriques tels que le Guhyasamaja Tantra aux alentours du VIII° siècle et la forme actuelle, venant initialement de l'Inde, se serait donc développée à l'intérieur même des écoles tantriques du Tibet.
Dans l’intimité des temples, les moines ont invoqué les divinités au cours de rituels qui peuvent durer plusieurs semaines. Au jour du festival, ils vont littéralement ‘’sortir’’ les dieux des temples. En les incarnant et en les déployant sur la place publique, ils partagent ainsi cette expérience méditative avec toute la population.
Le cham est un spectacle total où s’entrechoquent, pêle-mêle, les mystères les plus profonds, les farces les plus grossières, dans une féerie de couleurs, de brocarts, de masques et de musique. A l’extérieur du monastère, les affaires tournent : on vend des bondieuseries, de la quincaillerie et une vaste panoplie de bric-à-brac chinois, on échange des turquoises et des pièces de brocart, on négocie de la laine, des chevaux et même des yaks ; on consulte aussi l’astrologue qui dessine sur le sol d’étranges diagrammes et ces deux femmes en pelisse, prostrées dans la poussière, attendent le verdict de l’oracle. Plus loin, un écrivain public prépare des ex-votos que les pèlerins iront déposer sur les autels des temples.
Pendant ce temps, au rythme de l’orchestre de cymbales, de hautbois, de tambours et de trompes, les maîtres du rituel tantrique, sans masques, invitent la divinité à se manifester. Sous l’oeil sévère des maîtres de discipline en grand apparat, des profondeurs du temple, comme jaillissant du chao primordial, apparaît Mahakala, le protecteur au masque noir surmonté de crânes humains et ses acolytes à tête de cerf ou de yak ; en rondes volutes, ils prennent possession de l’aire et dessinent dans l’espace le mandala de la divinité.
Les danses se succèdent dans une lenteur solennelle. Mais ici, il n’y a pas de séparation entre le sacré et le profane ; le sacré est intimement mêlé à des expressions profanes et ironiques. Lorsque la tension devient trop forte, les atsaras aux masques grotesques apportent par leurs pitreries une note rafraîchissante que la foule ponctue de rires bon enfant. Ils interviennent à tout moment pour contrefaire et parodier les danses les plus austères, les instants les plus dramatiques. Contrepoints burlesques et improvisés qui tournent parfois à la farce paillarde, rien n’échappe à leur satire car ils peuvent tout se permettre. Comme les sculptures grotesques qui ornent les chapiteaux des églises romanes, sans doute sont-ils là pour rappeler à tous que, dans ce monde, tout est illusion et illusoire, même la pompe religieuse, et qu’il convient de ne jamais se prendre trop au sérieux. Ces atsaras qui au Bhoutan sont affublés de gros nez rouges, sont au Tibet représentés par des masques blancs aux cheveux crépus ; ils représentent les maîtres indiens du passé - atsara serait une déformation d’acharya qui signifie maître ou docteur en sanskrit - et nul ne sait avec certitude comment ces vénérables yogis qui apportèrent le bouddhisme au Tibet se sont retrouvés aujourd’hui dans des rôles de bouffons.
Ces danses sont immuables et codifiées à l’extrême même si personne ne sait comment et à quelle époque elles ont été inventées. Beaucoup viennent des Tantras qui se sont transmis de l’Inde au Tibet, comme la danse de Phurba (Vajrakila) qui protègent le lieu et en expulse les forces négatives de sa dague (phurba). D’autres sont nées de la vision d’un maître du passé et se sont transmises de génération en génération, en même temps que les initiations des divinités qu’elles invoquent. Elles diffèrent selon les écoles et les monastères mais toutes ont pour fonction principale la consécration rituelle de l’espace et l’exorcisme des forces négatives. En conjurant le chaos primordial et en réactivant l’événement fondateur, elles resserrent les liens communautaires et en assurent la cohésion. Il ne s’agit dès lors point d’un spectacle ; la beauté des costumes et des masques n’est qu’une valeur ‘ajoutée’ car il n’y a dans ces célébrations aucune recherche esthétique en tant que telle.
C’est à Padmasambhava, Guru Rinpoché en tibétain, que l’on attribue la première danse cham lors de la fondation du monastère de Samyé (VIIIième siècle). Pour lutter contre les forces négatives qui faisaient obstacle à la construction du monastère, il se manifesta sous un aspect courroucé, Dorjé Drolö, rouge et terrifiant. Par la puissance de ses pouvoirs de thaumaturge, il les assujettit et, en échange de leur vie, il leur fit promettre de servir la doctrine du Bouddha. Assermentées, ces divinités locales furent dès lors intégrées dans le panthéon en tant que gardiens ou protecteurs, de la même façon que les animaux de la tradition druidique trouvèrent leur place sur les chapiteaux des cathédrales.
L’une des plus connues et des plus spectaculaires, que l’on retrouve du Bhoutan au Ladakh, est la danse des Chapeaux Noirs. Sous leurs vastes chapeaux rehaussés de crânes, les moines parés de tous les attributs – cloches, sceptres, dagues et tridents - incarnent ces maîtres tantriques du passé. De leurs pas lourds, ils martèlent le sol et par leurs moudras, gestes rituels des mains, ils chassent les démons et rendent à l’aire de danse sa sacralité originelle.
Cette danse représente aussi l’histoire de l’assassinat du roi bönpo Langdarma en 842 par le moine Pelkyi Dorjé qui permit au bouddhisme de renaître au Tibet, celui-ci ayant caché, au cours de cette danse, son arc et ses flèches dans les replis de sa vaste tunique. Mais sur un plan spirituel, les Chapeaux Noirs représentent le chemin spirituel de libération du démon de l’égo car, nous dit le bouddhisme par la voix de la yogini Machik Labdrön par exemple :
L’origine de tous les démons se trouve dans l’esprit même.
Lorsque la conscience s’attache à la réalité d’un objet extérieur,
Elle sous l’emprise d’un démon.
Dès lors, on comprend que le langage des chams ne peut se réduire à une seule interprétation. Il se déploie dans tant de directions à la fois qu’il semble l’archétype d’une manipulation symbolique réussie. Il permet, en même temps et sous le même rapport, une lecture historique ou anecdotique, une lecture religieuse édifiante et une lecture spirituelle. La coexistence de ces différents niveaux indissociables donne aux chams toutes les caractéristiques d’un art sacré.
Le Bouddha à venir
Au soir de la pleine lune, les moines disposent au cœur de la nuit les sculptures en farine et en beurre qu’ils ont façonnées en secret pendant des semaines. Chaque collège expose, dans une débauche de beurre et de couleurs, une évocation de l’une des quatre grandes écoles du bouddhisme tibétain : Padmasambhava, Milarépa, Atisha et Sakya Pandita. Extraordinaires de minutie et perfection des moindres détails, les oeuvres resplendissent dans la lumière incertaine des lampes à beurre. La foule dense, compacte même, se prosterne et se presse pour recevoir la bénédiction des saintes icônes tandis que monte dans le ciel limpide et glacial, la pleine lune de Février. Art éphémère, poignant rappel de la nature transitoire de toute chose, les rêves de beurre seront dissous dans les flammes avant l’aube.
Finalement, le festival s’achève par la procession de la statue de Maitreya, le Bouddha à venir, que les moines sortent du temple et parade en grande pompe dans toutes les ruelles du monastère pour être offert à la dévotion de la foule. C’est lui qui catalyse les souhaits de toute la communauté pour l’année nouvelle.
Jérome Edou
Le 20 Mai 08
Jour anniversaire de la naissance du Bouddha
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