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Du Bhoutan au Ladakh, du Tibet au Népal, il les fait tous courir: chaque année, c'est la ruée estivale vers l'or.
Difficile de trouver des porteurs pour les treks en cette période de l'année!
Au point de représenter une économie souterraine et le premier produit d'exportation au Népal et d'ériger le Népal en véritable République du Yarsagumba!
Tibet de l’Est, massif du Minyak Kangka. Dans la cour de ce monastère perdu, pas un bruit, pas une âme ; seuls quelques chiens se chauffent paresseusement au soleil. Le monastère semble déserté. Avisant un jeune moine, celui-ci nous conduit sans un mot aux cuisines. Devant une tasse de thé, nous demandons au vieux moine qui nous accueille de son chaleureux sourire édenté :
- Pas beaucoup de moines dans ce monastère ?
- Oh si, deux cent cinquante environ.
- Mais, où sont-ils ?
- Yarsagumba !
- Yarsagumba…?
- Fleur l’été, insecte l’hiver ! C’est ainsi que se traduit le mot tibétain Yarsagumba. Tous les moines sont partis à la cueillette du Yarsagumba. Chaque année à cette époque, ils partent pour un mois et gagnent assez d’argent pour vivre tout le reste de l’année au monastère.
- … ?
C’est ainsi que j’entendis parler pour la première fois de cette drôle de bête, un champignon/insecte qui fait aujourd’hui courir tous les peuples de l’Himalaya, du Bhoutan au Ladakh, du Népal au Tibet. En cherchant mieux, je me suis rendu compte que la bébête avait même un nom scientifique en latin : cordyceps sinensis. Il semble que des spores de champignons, le cordyceps chinois donc, se fixent sur la tête de chenilles vivant dans les alpages himalayens entre 3500 et 4500 m d’altitude. Progressivement le champignon pénètre si profondément dans le corps de la chenille qu’il la traverse de part en part et lui ressort par la tête ! Il lui pompe toute son énergie et il finit par la tuer, les deux restant indissociablement unis en une sorte de racine d’une dizaine de centimètres de long que l’on ramasse avant la mousson.
Ses propriétés étaient connues depuis des millénaires par les bergers qui avaient constatés que leurs yacks jouissaient d’une forme éblouissante lorsqu’ils en mangeaient à l’état naturel dans les alpages. Les Tibétains l’utilisent dans la médecine tibétaine traditionnelle depuis toujours et l’on dit que les Ming en étaient déjà friands au XIIIième siècle.
Aujourd’hui c’est la ruée vers l’or : des villages entiers du Népal et du Tibet partent pendant le mois de Mai en quête de cet étrange champignon auquel on prête toutes sortes de vertus médicinales : contre le mal de dents, les maux de tête, comme tonifiant pour les reins et les poumons, contre la leucémie, la lèpre ou la tuberculose et bien sûr… contre l’impuissance. Bref une sorte de viagra végétal et himalayen ! Il n’en fallait pas plus pour que le champignon devienne un succès en Chine, venant s’ajouter à la longue liste des stimulants sexuels tels la corne de rhinocéros, la queue de serpent, les organes génitales de tigre et autres délicatesses du même genre !
En ce mois de mai, à Lithang, comme dans tous les villages du Kham (Tibet de l’Est), Tibétains, hommes et femmes, sont assis à même le sol au milieu des voitures et des motos : c’est la fièvre du Yarsagumba. Les acheteurs chinois, lunettes noires, cigarette à la couche et portables à l’oreille, déambulent devant les étals et font leur marché. Les petites plantes finiront dans des bocaux et feront les délices des parties fines de Hongkong, de Shanghaï ou de Taïpe.
Au Népal, en ces temps de disette, les revenus de la cueillette sont édifiants : on considère que les cueilleurs peuvent gagner jusqu'à 2500 roupies par jour (30 €) soit plus que le revenu mensuel moyen de la plupart des Népalais. Le kilo de Yarsagumba peut atteindre la somme de 200 000 roupies (2200 €) localement et sera revendu jusqu’à vingt fois ce prix sur les marchés de Chengdu ou de Changhaï ! Comme nous le disait récemment le vieux Tinlé, yakman devant l’éternel et héros du film de Valli ‘Himalaya enfance d’un chef’ :
‘- Aujourd’hui au Dolpo, plus personne ne s’intéresse au commerce du sel. Même les gamins désertent l’école pour courir les montagnes à la recherche du Yarsagumba. En même temps cet apport d’argent frais est une vraie bénédiction pour les plus pauvres mais jusqu’où ira cette folie de l’argent facile qui fait tourner la tête de tous les habitants de la région ?’
Le gouvernement népalais en avait interdit la cueillette jusqu’en 2001, favorisant ainsi le marché noir qui a rapidement été pris en main par les maoistes. Selon certains experts, le trafique du Yarsagumba aurait rapporté, l’année dernière, plus de 70 millions de roupies aux groupes maoistes. On comprend dès lors pourquoi les inspecteurs des Nations-Unies ne retrouvent jamais leurs quotas de militants dans les camps où les maoistes sont censés être cantonnés...
Jérome Edou
Katmandou, Décembre 07
jerome@basecamptrek.com
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