Comme un silence de matin du monde

Comme un silence de matin du monde

Un grand silence s’est abattu sur la vallée de Katmandou qui est entrée, en bon ordre mais à contre cœur, en confinement comme on rentre en classe. Il s’est immiscé partout, dans les ruelles de Thamel, entre les rickshaws enchainés en grappes, sous les rideaux de fer des échoppes qui ont fermés les unes après les autres, en trainant un peu la jambe ; il a fait taire le bavardage des marchandes de légume qui ont déserté le marché d’Asan Thol, vidé les venelles de la vieille ville et même les cloches des temples se sont tues.

Un beau silence comme on n’en avait plus entendu depuis les premiers matins du monde, un silence que seul s’acharnait à briser une bande de corbeaux babillards, un silence qui s’était cachés dans les souvenirs de l’enfance et qu’on croyait disparu, un silence de commencement en quelque sorte.

Il avait fallu trois cas officiellement répertoriés pour que le Népal ferme ses portes, ses aéroports et ses frontières, ses marchés et ses temples. Trois cas pour que soudain sans qu’on y ait pris garde, on basculât dans le printemps, un vrai printemps comme on en avait plus vu de mémoire de Brahmane. Trois cas pour que la nature qui nous était devenu comme étrangère reprenne ses droits et nous rappelle à nos devoirs, qu’elle nous rappelle l’impermanence, les lois du vivants et l’inéluctabilité de la mort, nous qui nous vivions immortels. Au Népal moins qu’ailleurs bien sûr car on est ici plus près du réel cru, du précaire, de la fragilité et de l’incertitude des lendemains, car ici la mémoire du tremblement de terre est toujours vivante et ses affres toujours visibles sous la tôle ondulée.

Dans le confinement, il nous a fallu soudain réapprendre des gestes quotidiens souvent délaissé ou délégué à d’autres, et repenser notre lecture du monde que l’on avait quantifié, programmé, planifié, mondialisé, aseptisé, iphonisé, touristiqué, plastiqué, consommé, asphyxié… Oublié en somme, comme ce soleil de printemps qui s’est levé ce matin derrière la colline de Shivapuri dans un air cristallin qui pour la première fois depuis des mois ne sent pas le vieux plastique brûlé… Il aura fallu un confinement pour pouvoir enfin respirer – comme à Delhi, Pékin, Brisbane, et comme partout – paradoxe accablant évidemment.






Sous ma fenêtre quelques femmes ont timidement bravé le confinement, doko en bandoulière, pour aller chercher de l’herbe pour leurs vaches ou quelques brindilles pour allumer le feu – première urgence bien sûr – tandis que les mainates jacassent dans les premières lueurs bleutées des Jacarandas.

Dramatique piqure de rappel ou véritable avertissement ? Même du toît du monde, dans le silence immobile, on entend déjà la rumeur qui prépare l’après, le retour au ‘business as usual’...
Comme disait ma grand-mère voyant la voiture dans laquelle jouaient ses petits-enfants descendre sans frein, doucement, vers la mer : ‘’Il serait bon que les enfants n’apprennent pas tout par l’expérience…’’


Ce 26 Mars sur les hauteurs de Budhanilkanta

Katmandou, Népal