BISKET JATRA

BISKET JATRA

           Il était une fois une jolie princesse népalaise de Bhaktapur dont les maris mourraient les uns après les autres, dévorés la nuit par des serpents. Un prince indien, adepte du tantrisme et néanmoins très épris de la belle, décida de l’épouser à son tour. Au cours de leur nuit de noce, il entendit un sifflement et vit deux serpents sortir des narines de sa dulcinée ; ils grandirent de plus en plus jusqu’à atteindre une longueur de 55 coudées ! N’écoutant que son courage, il saisit son épée de vajrayogi (genre Escalibur) et leur coupa la tête. L’histoire ne dit pas s’il coupa aussi celle de son aimée… mais pour rendre hommage à sa bravoure, le roi fit ériger un mât où il accrocha les dépouilles des reptiles pour que tous puissent les voir. 

           Intrigué, le protecteur Bhairava, un aspect courroucé de Shiva résident à Bénarès, vint assister à la fête. Les gens de Bhaktapur flattés d’une telle visite demandèrent à la déesse locale Bhadrakali de le séduire pour qu’il reste dans leur ville. Ce qui fut fait. Ils lui construisirent donc un temple et l’y installèrent.

            Depuis lors, chaque année au moment du Nouvel an népalais, les habitants élèvent un gigantesque mât sur lequel sont accrochés deux bandes de tissu qui représentent symboliquement les serpents. Sont alors installés dans deux chariots mal fagotés aux roues pleines et bancales, Mr Bhairava et Mme Bhadrakali qui viennent en grande pompe assister au spectacle. La ville entière est sur la place : les jeunes filles aux balcons, les bambins dans les bras tandis que plusieurs centaines d’hommes s’escriment pour faire progresser les deux chariots dans les ruelles sinueuses dans un capharnaüm ahurissant. Mètre par mètre car ça tire à hue et à dia dans une totale anarchie, chacun voulant être un instant en proue ou en poupe, le capitaine éphémère de cet esquif incertain divaguant dans la tourmente. Puis les cordes retenant le grand mât sont libérées et la foule s’en empare en hurlant. De nouveau ça tire, ça roule, ça tangue sur cette houle humaine, les fils électriques sont emportés, les tuiles des temples arrachées mais qui s’en soucie ? Après quelques minutes indécises, sous trop de pression le mât gigantesque éclate dans un coup de tonnerre et s’abat sur la foule... Mauvaise augure mais cette année au moins il n’y a pas eu de morts.

Plus tard dans la soirée, à la lueur de myriades de lampes à huile posées à même la rue, les chariots de Mr et Mme s’accouplent à trois reprises et la foule, des enfants aux vieillards, dans un même halètement jouit à l’unisson du couple divin ! Insémination artificielle certes mais extase partagée par toute la communauté qui regagne ensuite ses pénates dans la nuit maintenant silencieuse.

            Demain, la ville entière, avec ses échoppes et ses cybercafés, ses paysans vannant le riz sur les places et ses businessmen stressés accrochés à leurs portables, aura reprit pieds comme si de rien n’était dans le XXI° siècle.

Bhaktapur, du ‘Festival de la morts des serpents’

 

 

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